lundi 27 décembre 2010

De la casse sur Lafko...

Cela pouvait arriver, nous y pensions depuis le départ, et c'est arrivé.

Tout d'abord, rassurez-vous, je vais vous raconter ici un accident qui date d'il y a maintenant 2 semaines. Tout va bien mieux désormais !

J'ai pensé qu'il était important de partager cette expérience avec ceux d'entre vous qui envisagent d'entreprendre un voyage similaire au nôtre.

Le 11 décembre dernier, un peu au Nord de l'Equateur et à 200 milles au large de l'embouchure de l'Amazone, Lafko file entre 7 et 8 noeuds grâce au courant de la Guyane. Au largue avec un vent bien régulier, il est très stable sur l'eau.

Hélène, Jean-Christophe et moi avons quitté Ilha dos Lençois deux jours auparavant et nous faisons route vers la Guyane française.

Il fait vraiment très chaud et vers 15h, nous nous aspergeons avec des seaux d'eau de mer sur le pont avant pour nous rafraîchir.

Jean-Christophe et moi rentrons dans le carré et Hélène se lance dans un grand nettoyage du pont de Lafko, balai, seau et produit de nettoyage bien en mains ! C'est vrai que le pont n'est pas tout propre, il n'a pas plu depuis longtemps et le séjour à Fortaleza a déposé une bonne couche de poussière.

C'est alors que j'entends un grand bruit sur le roof. J'aperçois par le hublot Hélène allongée sur le pont !

Je lui demande si elle va bien et elle me répond que ça va, elle s'est fait mal en tombant mais que ça va sans doute passer.

Elle semble tout de même avoir bien mal et un peu sonnée, elle ne se rappelle comment elle a chûté. Je me dis également que la douleur va passer et mon attention se porte sur le balai, toujours sur le pont et sur le seau.

Où est passé le seau ?

Jean-Christophe l'aperçoit dans le sillage !

Seau à la mer ! Nous nous mettons à la manoeuvre pour le récupérer avant qu'il ne coule totalement. Vite ! C'est notre seul seau avec une anse métallique et donc notre seul moyen de récupérer de l'eau de mer en grande quantité pour nous doucher par exemple...

Jean-Christophe exécute une superbe manoeuvre et en moins de 5 minutes le seau est sur le flanc babord de Lafko. Je peine un peu pour le récupérer à l'aide de la gaffe (un long manche terminé par un crochet) et au bout de 3 tentatives, il est sauvé !

Mais pas Hélène, elle est toujours assise sur le pont, là où elle a glissé. Et ça va mal...

Elle a une très forte douleur au niveau de l'épaule et nous dit qu'elle pourrait bientôt "tourner de l'oeil" tant elle a mal...

Je lui propose donc de rentrer s'allonger à l'intérieur mais elle ne peut se lever par elle-même... Nous ouvrons donc le capot de sa cabine. Je l'aide à se déplacer pendant que Jean-Christophe empile des coussins pour faciliter sa descente.

Hélène s'allonge sur sa couchette.

Nous avons une blessée à bord et peu de compétences médicales. J'ai suivi une formation aux premiers secours il y a presque 10 ans et je ne connais pas bien Hélène.

Le bon sens nous dit qu'il faut bien sûr éviter qu'elle perde connaissance, la rassurer et diagnostiquer sa blessure.

Par chance, le précédent propriétaire de Lafko est un médecin. Nous avons donc à bord un ouvrage qui décrit dans un langage presque compréhensible "les traumatismes du membre supérieur" à partir de sa page 674...

Bon, "le membre supérieur", ça doit être "le bras". Bonne pioche !

"Le patient se présente avec le membre supérieur fléchi à 90°". A vue de nez, bonne pioche aussi...

Nous avons ensuite au menu "lésion musculaire", "lésion nerveuse" ou "fracture".

Là, je ne sais pas.

Le texte indique que seule une radio permettra de confirmer ou d'infirmer la fracture. Il faut immobiliser "le membre supérieur" et donner des calmants au patient.

Je vais voir Hélène et essaie de voir si un hématome se forme, si je peux identifier un déboitement de l'épaule ou bien trouver un indice quelconque. Rien de très visible mais je fais très mal à Hélène en lui effleurant la clavicule droite... (Promis, je n'ai même pas appuyé !!)

Hélène prend donc de l'aspirine et je continue la lecture du texte à voix haute.

J'arrive au paragraphe "Fracture de la clavicule". Le texte indique qu'elles sont bégnines dans la plupart des cas et se soignent facilement. En revanche, les auteurs ne parlent pas du cas où "le patient se trouve sur un voilier à 3 jours de mer minimum de tout hôpital digne de ce nom"...

La douleur ne passant pas, il faut maintenant décider où aller pour faire soigner Hélène. La ville la plus proche est Macapa dans l'estuaire de l'Amazone. D'après mes souvenirs, elle est tristement célèbre pour l'assassinat du skipper néo-zélandais Peter Blake et de nombreuses autres attaques sur des voiliers... Et je ne sais pas vraiment quels soins on pourrait trouver là-bas...

Nous choisissons donc de poursuivre vers la Guyane. J'exclus d'appeler les secours car la situation d'Hélène ne me paraît pas le justifier. Si cela empire, nous pourrions toutefois demander l'assistance d'un cargo pour l'emmener à terre plus rapidement. Je peux aussi bénéficier de conseils médicaux par téléphone satellite grâce à un centre de secours situé à Toulouse. Enfin, nous avons parmi les lecteurs de ce blog beaucoup d'amis médecins, infirmiers ou encore vétérinaires.

Hélène souffre beaucoup mais ne nous le montre pas. Pour Jean-Christophe et moi, cela veut dire continuer la navigation à deux avec éventuellement des grains violents lors du passage du Pot au Noir qui se fait heureusement bien discret.

Nous sommes samedi soir, nous arriverons au mieux lundi soir ou mardi matin. Allez, fonce Lafko !

Lorsque le vent faiblit, nous démarrons le moteur pour essayer de maintenir une vitesse sur le fond au-dessus de 8 noeuds, le fameux courant de la Guyane nous y aide fabuleusement. Le record de milles en 24 heures est sans doute battu mais nous n'avons pas la tête à faire des relevés.

Le lendemain matin et les jours suivants, Hélène va mieux, elle a trouvé une position confortable pour réussir à dormir un peu. Jean-Christophe lui a fait un bandage pour essayer de maintenir au mieux son bras. Nous craignons cependant que le fait de ne pas être soignée tout de suite aggrave les choses.

Dimanche soir, nous sentons le vent forcir. Ca monte très vite, nous réduisons rapidement la voilure en prenant deux ris et en roulant du génois en proportion. Pendant 2 heures, Lafko surfera entre 9 et 10 noeuds sous des nuages bien noirs... Pointe à 11,2 noeuds, record de l'Atlantique pour le moment ! Puis, tout redevient calme aussi vite que le vent était monté. Etrange  coup de vent par sa rapidité...

Le lundi matin, nous atteignons la frontière entre le Brésil et la Guyane française. Nous devons nous rapprocher de la côte, faire de l'Ouest et donc quitter le courant qui se trouve sur la ligne des 1000 mètres de fond. Nous ralentissons inévitablement.

Allez, fonce Lafko ! Nous tangonnons le génois en espérant gagner quelques noeuds. Un long nuage se profile derrière nous. Il n'a pas l'air méchant mais le vent tourne légèrement et fait empanner le bateau. La retenue de bôme joue parfaitement son rôle. Mais, impossible de ré-empanner, il faut faire passer totalement la bôme, je dois aller trancher la retenue. Un bout de perdu, mais rien de cassé, c'est l'essentiel. Je vais détangonner et Jean-Christophe prend la barre pendant une petite heure pour s'assurer que le vent ne nous rejoue pas de mauvais tours. Nous profitons de la pluie pour prendre une petite douche !

Et maintenant Cayenne ou Kourou ? La préfecture ou le centre spatial ?

Une quarantaine de milles nautiques les séparent, Cayenne est plus proche que Kourou. On ne peut aller directement à Cayenne, la marina se trouve à Degrad de Cannes à une quinzaine de kilomètres. Alors qu'on peut mouiller quasiment en ville à Kourou. Je trouve dans l'ordinateur le récit d'un voilier allemand passé en Guyane en 2002. Il indique qu'il y a un bon hopital à Kourou. C'est aussi mon intuition : les ingénieurs du monde entier qui viennent lancer des satellites doivent malheureusement être bien mieux lotis que les guyanais...

Ce sera donc Kourou. Un peu plus loin mais sans doute mieux pour Hélène.

18h, la nuit tombe déjà sous ces basses latitudes. Nous apercevons les lueurs de Cayenne, des cargos attendent la marée pour entrer. Un chalutier au moteur fonce vers sa zone de pêche en nous coupant la route !!!

Nous passons Cayenne. Cap sur les îles du Salut, l'ancien bagne de Guyane, tristement connu... C'est le repère pour entrer à Kourou. Les côtes de Guyanes sont fortement ensablées jusqu'à une dizaine de milles au large, c'est un phénomène cyclique qui a débuté il y a 15 ans. Les fonds varient donc de plusieurs mètres par rapport à ce qu'indique la carte. Interdiction donc de couper le fromage pour arriver plus vite ! Surtout en pleine nuit.

Minuit, nous arrivons au bagne et apercevons les bouées du chenal qui mène à Kourou. Très bien balisé, notez tout de même que dans cette partie du monde, les bouées tribord sont rouges et les babord, vertes !
C'est par cette voie que les éléments des fusées sont apportés depuis l'Europe. Le chenal est donc bien entretenu et dragué tous les jours.

C'est parti pour 6 milles dans un chenal de 40 mètres de large. Nos quatre yeux sont partagés entre la commande du pilote automatique, l'extérieur, la carte et le sondeur. La marée est en train de baisser, le courant de sortie du fleuve Kourou va jusqu'à 4 noeuds et des vagues assez fortes nous roulent d'un bord sur l'autre. Autrement dit, vraiment pas le bon moment pour entrer !

Mais dérive relevée, nous avons 90 centimètres de tirant d'eau, le chenal est dragué au minimum à 1,7 mètres et notre cher moteur est puissant. Ca va passer !

1h30, après avoir passé toutes les portes du chenal, nous atteignons l'embouchure du fleuve Kourou et passons la barre. 4 mètres de fond, un souci en moins !

Il faut maintenant trouver une place pour Lafko. Au choix :

_ le mouillage du centre nautique, le plus proche mais qui nous semble peu protégé et assez éloigné de la ville (on ne sait pas si Hélène peut marcher).
_ le ponton des bateaux du personnel du CNES, ce serait le plus facile, mais forcément il est plein, argg...
_ un autre mouillage, un peu plus en amont.

Tiens, des bateaux de voyages, ça semble être pour nous !

Je range les aussières, prépare 2 ancres pour résister au courant.

Jean-Christophe et moi nous mettons d'accord sur un endroit pour mouiller. Je jette les 2 ancres empennelées. 2,5 mètres de fond, la chaine file, je suis fatigué, je pense mettre 10 mètres, je pense voir la marque des 20 mètres de chaine et donc j'arrête là.

Je rentre dans le carré et programme une alarme de mouillage sur le GPS. Jean-Christophe et moi nous effondrons sur nos couchettes. Nous avons un gros besoin de dormir, mais tout va bien, nous sommes à Kourou et Hélène semble aller beaucoup mieux !

Au lever du soleil, nous mettons l'annexe à l'eau et découvrons que le démarreur du moteur est bloqué. Jean-Christophe rame jusqu'au quai et nous débarquons.

Hélène peut marcher facilement et sans trop de douleur, ouf ! Je demande à une dame si elle peut emmener Hélène à l'hôpital.

La radio confirme. Clavicule cassée !


Le médecin explique à Hélène que c'est une des plus fortes douleurs qu'on puisse connaître... Bravo Hélène pour ton courage !

Les 3 jours passés en mer n'auront apparemment pas de conséquence sur la remise en place de la clavicule. Tant mieux !

11 commentaires:

Marie S a dit…

Merci de nous avoir prévenu que tout finissait bien!
Bravo Hélène pour ton courage et à tout l'équipage pour la gestion du sauvetage!
Bon repos à tous.

Guillaume a dit…

Aïeuh!!!
Bravo Hélène pour ton courage de marin dans cette aventure de mer, et bravos aux 2 marins valides pour l'avoir ramenée à bon port sans autre casse qu'un bout en moins sur Lafko!

Anne So a dit…

Quel suspense dans l'histoire, heureusement qu'on savait que tout finissait bien !! Bon courage et soyez prudents !

Anonyme a dit…

bravo ma cousine pour ton courage...!!! on pense fort à vous, bone continuation
Cam

Perrine a dit…

Chapeau à tous les 3!! LN HS et des garçons qui assurent! La plus grande douleur qu'on puisse resentir, ça fait froid dans le dos... Le jour où tu devras accoucher, Hélène cela sera les doigts dans le nez!Heureusement, que tu es de très bonne composition dans les deux sens du terme!
Bon périple, et prenez bien soin de vous!
Perrine

Anonyme a dit…

Hélène, nous avions dit "changer d'air", et non pas "tout casser" ! Je te souhaite bon rétablissement.

Merci de nous faire partager votre périple, votre blog fait rêver.
Bonne année à vous tous !

Delphine P

Anonyme a dit…

Hi hi ça me rappelle des souvenirs!! Nous on vient de faire ça au ski!!
Diagnostic un peu plus rapide mais l'issue est la même!
Remets toi bien Hélène!
Laure Z

Anonyme a dit…

Impressionnant !
Domitille

helene a dit…

Rien de tel que Lafko comme lieu de convalescence: clavicule non encore ressoudée mais bien alignée. Merci à tous pour cette aventure unique! Hélène

Labédie-Simonnot a dit…

Hélène et les garçons... c'est dangereux le ménage ! mais ça nous vaut un formidable récit, où l'on vibre aux mésaventures désarmantes, courageuses et parsemées d'humour de nos héros préférés.
Le CM

Anonyme a dit…

Hélene dit moi ta clavicule s'est bien remise ou pas? est ce qu'on voit une bosse ? parceque moi je me suis casse la clavicule au ski et ta radio est presque comme la mienne sauf que moi les os sont plus parralléle est plus proche que toi.

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