mercredi 6 octobre 2010

La descente vers le Sud et le passage du Transkei

Lafko est donc parmi les premiers à descendre plus au Sud, oui, cette fois-ci, nous sommes un peu tôt dans la saison. C'est normalement en plein été, soit décembre ou janvier, qu'il faut passer cette côte redoutée des navigateurs...

A Langkawi en Malaisie, un couple de français nous avait dit "fin septembre, début octobre ? mais vous êtes fous, il y a une dépression tous les 2 jours dans ce coin-là"...

Thierry, sur King Kong, rencontré aux Chagos, nous disait "je vais passer début octobre, des français installés au Cap m'ont dit que c'était possible".

A Madagascar, un couple de Sud-Africains relativise les choses : "Bad weather can hit you any time"... Le mauvais temps peut frapper n'importe quand ! En résumé, il n'y a pas de bonne saison pour passer ! Alors allez-y et soyez prudents ! Et ils ajoutent qu'avec le réchauffement climatique, on ne peut plus rien prévoir :)

Les instructions nautiques pour l'Océan Indien indiquent "The passage around the Cape is one to be treated with respect. For most people the worst bit of the trip is Durban to Port Elizabeth".

Nous découvrons peu à peu ce qui nous attend et comment préparer ce passage délicat.

930 milles nautiques de Richard's Bay jusqu'à Cape Town, 7 jours de navigation normale ou bien un mois et demi d'après un expert maritime rencontré avant le départ de France...

Et surtout 250 milles sans arrêt possible entre Durban et East London, c'est le Transkei, une côte bordée de falaises et parsemée d'épaves...

La carte y indique "Abnormal waves of up to 20 metres in height may be encountered."
Les vagues scélérates. Celles qui retournent d'un coup les navires. 20 mètres de haut, des immeubles de 5 étages qui déferlent... Elles sont créées par le fameux courant des Aiguilles qui peut aller jusqu'à 6 noeuds vers le Sud-Ouest. Lorsque le vent souffle à 30-40 noeuds contre ce courant, la mer lève très rapidement et c'est cette situation qu'il faut éviter à tout prix.

Mais ce courant est aussi notre plus bel allié, dans de bonnes conditions, il nous fera traverser très vite cette zone dangereuse en ajoutant sa propre vitesse à celle de Lafko.

Au fur et à mesure de nos discussions au bar du Yacht Club, nous recueillons les conseils des locaux et des autres voyageurs. Il y a d'abord ceux qui attendent décembre, cela fait un an ou 6 mois qu'ils sont là et ils prennent leur temps pour visiter ce magnifique pays qu'est l'Afrique du Sud. Ils ont le temps. Ce n'est pas notre cas.

Et il y a ceux, souvent sud-africains, qui disent que c'est possible en analysant bien les systèmes météo. Le vent alterne ici entre le Nord-Est portant pour descendre au Sud et le Sud-Ouest contre lequel il ne faut absolument pas se retrouver.
Rarement en-dessous de 25 noeuds dans les 2 sens, le vent changement de direction en moins d'une heure et les vagues suivent ensuite.

Dean, un jeune skipper, résume assez bien la situation "If there is any West, don't go man !"
Il faut donc 2 ou 3 jours continus de vent de Nord-Est ou d'Est. C'est ce qu'on appelle la "fenêtre météo". Il faut l'optimiser au maximum en quittant le port avant que le coup du Sud-Ouest ne soit terminé pour profiter pleinement du Nord-Est qui arrive.
On conseille aussi bien sûr d'observer les variations de son baromètre pour prévoir le bascule du vent. Celui de Lafko indique en permanence "Beau temps" :) C'est bon pour le moral et la déco du carré... Pour la météo, un peu moins...

Monny, un des bricoleurs du chantier, nous dit d'observer le coucher du soleil. Si celui-ci est rouge sang, le vent va passer au Sud-Ouest au petit matin. C'est le front froid qui arrive, il faut alors se réfugier dans un port le plus vite possible. Nous avions déjà observé cela au large du Mozambique, juste avant de déchirer notre vieux génois... L'expérience rentre...

Un soir de fête, Joe, un ingénieur de 28 ans ayant travaillé dans une des équipes de la Coupe de l'America, vient nous offrir un verre. Il aborde gravement le sujet de notre départ. Ca ressemble beaucoup à un avertissement : "Listen to me, my friends. This is one of the deadliest coastlines in the world, but with respect, you can go anywhere ! Let's drink to that !" On murmure doucement qu'il y a ici plus de naufrages qu'au Cap Horn... Il y a aussi plus de navires qui passent !

Len, dont le fils s'entraîne pour les championnats du monde d'optimist (à Langkawi cette année !), nous dira aussi : "Don't push your luck too hard !" Il pense que nous devrions faire une étape à Durban pour avoir une fenêtre météo plus certaine.

Il y a de la crainte dans les regards. Ces hommes naviguent ici et connaissent la mer, ce sont nos meilleurs conseillers.

Pendant notre séjour à Richard's Bay, nous repérons plusieurs fenêtres météo possibles. Certaines se décalent, d'autres raccourcissent. Je recueille tous les jours différents avis, certains m'abordent pour me donner leur opinion.

Une grosse tempête de Sud-Ouest est annoncée pour le dimanche 26 et le lundi 27 septembre, nous nous disons qu'il faudrait partir immédiatement après. Force 8 dans le port, tout s'envole et ça tire sur les aussières !

Tout le monde me confirme que mardi 28 est une bonne fenêtre météo pour partir.

J'entame donc les formalités de départ. On ne m'a jamais demandé autant de choses ! Je dois dessiner Lafko et en indiquer les couleurs. Endroit comme envers... Il faut aussi donner les numéros de série du radeau de survie et du moteur... Au cas où...
Je signale East London comme destination. Et c'est parti au matin du mardi 28 !

Lafko file entre 8 et 9 noeuds dans le bon sens sans faire souffrir le gréément ! Conditions parfaites mais on sent que la mer est hostile et qu'il faut passer rapidement !

Toute la journée de mercredi, les milles défilent à grande vitesse, Durban est déjà loin derrière !

Nous entamons la deuxième nuit de navigation et en récupérant un fichier météo, nous voyons que le vent va changer de direction vers 5h du matin !

Nous prenons donc la décision de nous rapprocher de la côte. Vers 5h, effectivement, le vent baisse, les prévisions étaient correctes ! Nous sommes tous proches d'East London, mais déjà le vent tourne.

Nous mettons au moteur pour avancer contre le vent et entrer vers 7h, ce jeudi 30 septembre dans la Buffalo River, le port d'East London.

Ouf, nous sommes à l'abri et le Transkei est passé !

4 commentaires:

Anne So a dit…

Quelle aventure... ! Et c'est génial de voir toutes les rencontres que vous faites.

Marie S a dit…

Merci Florent de ne pas nous avoir envoyé ce mail avant le départ: tu aurais mis un malin plaisir à nous faire peur! On va finir par croire que si l'on vous revoit vivant avec Lafko, c'est un petit miracle. C'est sûr vous êtes un équipage "réduit" très performant. Petite question: vous avez discuté, enfin Florent: tu as discuté combien de temps avec tout ces marins?

Marie a dit…

Pas mieux que l'autre Marie, il sont flippants vos préparatifs ! Contente que tout se soit bien passé, et bravo pour la gestion de la météo, ça y est vous êtes des vrais grands marins ! :)

Laure a dit…

oui Florent, ca a duré combien de temps toutes ces papotes?? ;-)
Un récit palpitant, vous nous avez tenu en haleine! Enfin on est quand même bien contents que vous soyez arrivés à bon port: Bravo, bravo, bravo!!

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